»Singulière aventure : le photographe Beckers, riche de son patrimoine, amené là par le hasard d’une fantaisie, était fou, fou à lier. Pendant six années d’accalmie il vécut à Besançon, prospère, estimé, accueilli de tous, recevant à sa table le meilleur monde que charmaient son goût d’art et ses grandes manières. Et puis, un triste jour, l’aliénation eut un retour d’extravagance désormais incurable. L’accès, conjuré depuis longtemps par une compagne dévouée, aboutit à un mariage ancillaire, légitime, hélas ! qui perpétua sa démence au fond d’une ferme de la Haute-Saône. Parfois s’échappant de cette misérable servitude, revêtu de ses bons habits d’autrefois, il revenait me demander une hospitalité que, le plus souvent, je dus lui offrir à Bellevaux. Sa première compagne, navrée, mourut de cet abandon d’amour en dix-huit mois. La famille de la pauvre femme était à Paris de robe et de lettres; celle de Beckers, en Russie, d’un haut rang – je les ai connues toutes deux – et l’infortuné, son désastre coïncidant avec les événements de 1870, fut traité d’espion prussien. D’une si bizarre existence, révélée à l’âge où la vie nous étonne encore, j’avais la velléité d’affabuler la psychologie; quelque romancier l’eût écrite, mais à cette tâche je me sentis inférieur. »
Gaston Coindre dans Mon vieux Besançon p.472